LE ZERO WASTE DESIGN

Drapeau de Royaume-Uni

LE CONSTAT ALARMANT

Alors que 400 milliards m2 de tissu sont produits chaque année dans le monde, environ 60 milliards m2 sont perdus lors de la découpe des vêtements. Une majorité finit dans des décharges en Asie, loin des regards. 15% de l'énergie et l’argent déboursés dans la culture des fibres,

la récolte, le tissage, le transport..etc sont donc dépensés POUR RIEN– sinon polluer. Pour tenter de répondre à ces problématiques considérées plus comme « économiques » qu’environnementales, les entreprises textiles payent des logiciels de placement automatique qui leur permettent d’optimiser la matière en testant toutes les combinaisons d’imbrication possibles en un temps record. Elles parviennent alors à gagner quelques petits pourcentages de matière, mais qu’on se le dise, même avec les algorithmes les plus puissants qui existent sur le marché on est bel et bien loin du miracle. Tout simplement parce géométriquement (et je ne vous apprendrai rien) - pour couvrir la surface complète d’un rectangle, il faut avoir au préalable dessiné un rectangle !

Les 15% de chutes générés sont en réalité la conséquence d’un usage excessif et irréfléchi de courbes dans la conception de patronnages. 
La découpe et la fabrication étant souvent délocalisées dans des pays en voie de développement, les designers occidentaux ne sont que très peu confrontés à la gestion des déchets générés par leurs propres collections. Ils fonctionnent alors avec un présupposé que la contrainte dimensionnelle de la matière et l'imbrication des pièces sur les tissu sont des problématiques secondaires.

OUI MAIS QUE FAIRE ?
 

Blâmer les unités de production asiatiques sur leur incapacité à gérer ces déchets?  Trop facile.
Investir dans la recherche pour le recyclage? Une idée partiellement bonne. Pourquoi ne pas tenter plutôt de résoudre le problème à la source en ré-étudiant  nos méthodes de création/modélisation actuelles?

 

Aujourd'hui dans l'industrie du prêt-à-porter le développement d' une très grande partie des vêtements se fait à partir de matrice corporelles gradées, héritées de la conception sur mesure. Ces matrices définies par des mesures horizontales et verticales représentant à plat le corps en position debout, sont présentées dans l'enseignement comme des préceptes quasi inviolables. Compte tenu du succès de ces matrices il semble à première vue difficile de concevoir autrement...

Pourtant il existe une alternative. Référencée sous le terme "Zero waste Fashion Design"  (ou design zéro gaspillage/zéro déchet) cette philosophie de conception promeut la nécessité de considérer l'imbrication des futurs éléments du patronnage sur le tissu, dès la toute première phase de création du vêtement. Entendez bien "philosophie" ZeroWaste et non "méthode" car elle ne s'appuie sur aucune règle stricte sinon celle d'utiliser la surface totale du métrage de tissu nécessaire à la découpe du vêtement... une évidence dirait-on.

 

TRADITION VS. ZERO WASTE

Placement traditionnel

Placement ZeroWaste

EN QUOI LE PATRONNAGE ZERO WASTE SE DIFFERENCIE-T-IL?

 

Dans un patronnage Zero waste les courbes utilisées sont pensées d’une manière telle qu’une fois les éléments du patronnages placés sur le tissu, ils s’imbriquent entre eux et recouvrent la totalité du métrage utilisé, sans générer de déchets. A la différence d'un patronnage traditionnel, où les pièces se manipulent souvent de manière indépendante, le patronnage ZeroWaste lui se représente géométriquement en bloc rectangulaire représentant la surface du tissu (laize x longueur). Chaque forme influant sur celle des éléments voisins, la construction se fait donc en simultanée. impliquant de faire des choix stylistiques  stratégiques. La réduction des chutes de 15% à 0% ne conduit pas systématiquement à la réduction du métrage total de tissu utilisé. Elle engendre néanmoins une revalorisation des zones négatives (habituellement qualifiés de déchets) en les intégrants d'une manière ou d'une autre dans le design du vêtement. 

La travail du Designer Joe O'neill est à mon sens un excellent exemple d'application. En haut à droite, la représentation d'un patronnage de parka réalisé pour son projet ZEROWASTE MENSWEAR, puis en dessous le résultat du vêtement fabriqué. Le plus intéressant dans ce projet, c’est de voir comment Joe O’Neill imagine et développe ses modèles.  Dès la toute première phase de réflexion, il dessine en étudiant simultanément l’impact que peut avoir le design sur l’imbrication des futurs éléments entre eux. 

De manière générale la pratique de conception Zero waste se caractérise par un traitement hiérarchique des éléments du patronnage (macro > micro) en décidant en premier lieu de la forme générale du vêtement (placement des éléments les plus grands: dos/devant/manches) puis en traitant dans un second temps les détails stylistiques (cols, poignets, pattes, poches) suivant l'agencement de la surface de tissu restant.

 
 

LES AVANTAGES

Outre l'intérêt écologique évident que souligne cette philosophie de conception, d'autres avantages non négligeables sont à considérer.

>> Dans la conception traditionnelle, les lisières (bords du tissu au tissage plus serré) sont systématiquement mis au rebus car différentes du tissage central. La démarche ZeroWaste invite au contraire à l'utilisation totale des ressources mises à disposition. Les lisières peuvent tout à fait être intégrées au vêtement, soit en les incorporant dans des valeurs de couture (et dans ce cas non visibles) soit en se servant volontairement de leur aspect visuel "différent" comme élément de style. Grâce aux placement alternatif et évolutif de ces lisières, chaque pièce peut alors être unique. 

>> Au fil des années, les vêtements ont perdus en valeur de couture. Alors qu'autrefois, des marges de 1,5cm à 2,5cm étaient ajoutées à l'intérieur du vêtement, elles ne sont plus que d'1cm parfois même 0,7cm. Ce qui n'est donc pas étonnant de voir des coutures s'effilocher et craquer après quelques lavages. Avec de si petites valeurs de couture, la retouche et la réparation de ces vêtements s'avère également compliqué. 
C'est ainsi que la philosophie ZeroWaste invite à se servir des larges valeurs de couture comme il était autrefois coutume, pour non seulement couvrir la surface totale du tissu mais aussi rendre le vêtement modulable, retouchabe au gré de l'évolution morphologique.  La durabilité n'est qu'un gage de qualité. 

>> La durabilité des vêtements Zero Waste se caractérise également par l'utilisation des surplus de tissus comme renforts dans certaines zones sensibles (à fort frottement). A l'instar du kimono Japonais par exemple, le surplus de tissu généré par l'encolure est rabattu à l'intérieur pour renforcer la zone. De la même façon l'ourlet courbe présent sur certains kimono est obtenu, non pas en dégarnissant le surplus mais en rabattant l'excès de valeur de couture à l'intérieur. Une multitude de techniques peuvent être imaginées et appliquées, laissant la ruse devenir au fil du temps une réelle marque de fabrique.

>> De plus, l'imbrication des éléments de patronnage entre eux sur le tissu engendre la mutualisation des lignes de découpes et par conséquent la réduction du temps de découpe lui même.

>> La démarche de conception Zero Waste est à mon sens une réelle opportunité pour voir émerger le Co-design dans l'industrie du prêt à porter. Impulser une nouvelle manière de réfléchir au développement d'un produit pour initier la collaboration réelle entre designers, modélistes, placeurs.

Créer en prenant en compte toutes les aspects & contraintes techniques qu'un détail stylistique peut avoir comme impact sur le reste du processus de production  est selon moi, la manière la plus efficiente et intelligente de créer. Un tel échange est également l'opportunité de faire émerger de nouvelles dynamiques de conception en terme de volume, de formes et de style. Mais le cloisonnement des connaissances est aujourd'hui trop flagrant. 

 

LES BARRIères

De part mon activité de support technique sur des logiciels de CAO Lectra, j'ai eu l'occasion pendant 3 années consécutives d'échanger avec différents corps de métiers (stylistes, modélistes, gradeurs, placeurs, responsable de prod) et de constater plusieurs barrières à l'application de cette philosophie dans l'industrie textile...

La première barrière selon moi c’est la matrice corporelle inviolable sur laquelle l’industrie textile se base systématiquement pour développer ses modèles. Héritée de la conception sur mesure, elle est définie par des mesures horizontales et verticales représentant à plat , le corps en position debout.  Cette matrice est tellement ancrée dans notre patrimoine culturel avec l'héritage tant admiré des maisons de couture qu’elle a même servi de base pour la standardisation des procédés industriels et le développement de logiciels CAO (Conception Assistée par Ordinateur) adaptés à ces méthodes.

 

La seconde barrière c’est la segmentation des rôles. La conception souvent dispatchée dans différents lieux, différentes régions, différents pays ce qui altère considérablement la communication et la collaboration. Chaque acteur a donc une vision très limitée du process global de conception et la sensibilisation aux déchets quasi nulle. Bien que souvent développés par un même concepteur (Gerber/ Lectra / Optitex/ Invetronica) les solutions de CAO dédiées répondent séparément aux besoins de chaque utilisateur (en développant un logiciel distinct par métier. Le design collaboratif s’avère alors encore plus complexe.


La troisième barrière et selon moi, là où tout peut se jouer c’est l’éducation.
Les écoles de mode, la littérature et les médias, cultivent de manière inconditionnelle le mythe du designer/ génie.  Ils présentent alors le modélisme et le placement comme des pratiques annexes, rigides et peu créatives. Ce qui rend difficile pour un styliste d'accepter que le patronnage puisse être considéré dès la phase de création/réfléxion du produit 

LA COMMUNAUTé

Bien que la philosophie Zero Waste soit très peu appliquée dans l'industrie textile, il existe toutefois au quatre coins du globe une petite communauté  de designers et universitaires qui conçoivent des vêtements où l’imbrication des pièces devient un critère essentiel pour la définition du produit final. Ils ont tous une approche et une méthode différente et pourtant un but commun : continuer de créer en tendant progressivement vers cet objectif de Zéro Déchet.

 

L'INTERÊT DE L'OPEN SOURCE

Quel est l'intérêt de l'openSource pour le zero waste design?

Le Zero Waste Design est une philosophie de conception qui mérite d'être plus largement connue et appliquée. Cependant, cela ne peut  se faire sans avoir au préalable démontré les avantages et les moyens techniques pour y parvenir. Partager en open source c'est permettre à d'autres créateurs de comprendre, s'inspirer et par conséquent d'y penser pour leurs futures collections. Il est très peu probable que deux créateurs avec des profils et des sources d'inspirations différentes, créent exactement les mêmes vêtements avec les mêmes techniques.  Et quand bien même, serait-ce vraiment un problème? 
Si vous ne l'aviez pas encore remarqué, il est temps d'ouvrir les yeux: Tous les vêtements aujourd'hui disponibles dans les magasins sont globalement identiques d'une marque à l'autre (en ce qui concerne la forme). En effet, pour créer de nouveaux modèles, les marques effectuent souvent du shopping et copient ce qu'elles trouvent dans les magasins de leurs concurrents. Dans l'industrie ce phénomène est bien connu, mais de toute évidence ceci ne dérange personne.

 

Dans ce cas, quel intérêt reste-t-il à conserver ses patronages dans un coffre fort ?

Lorsque l'on saisit comment fonctionne cette philosophie, on saisi tégalement son immense potentiel.

Partager, c'est se donner l'opportunité d'innover ensemble.